De l’éthique à la déontologie ; une réflexion d’intérêt collectif.

19 janvier 2011 par pascal Laisser une réponse »

Le syndicat français des ostéopathes (SFDO) mène depuis décembre, une réflexion sur la déontologie des ostéopathes. Une commission a été constituée à cet effet. Elle est composée d’ostéopathes, de juristes, d’un sociologue, d’un philosophe, de représentants de mutuelles, de patients, etc. A peu près au même moment, deux auteurs, Yannis Constantinidès – philosophe et Frédéric Pariaud – ostéopathe, nous proposent leurs « regards croisés sur l’ostéopathie – philosophie et éthique de la pratique » (éditions De Boeck 2010). Cet ouvrage arrive à point nommé car il ne peut y avoir de définition d’une déontologie sans réflexion éthique préalable. Sa lecture nous renvoie à nos interrogations, d’autant que les propos des auteurs sont sans concession pour le travail qui a déjà été réalisé en la matière.

Selon eux, « ce serait une erreur pour elle [l’ostéopathie] de marcher sur les plates-bandes de la médecine scientistes alors qu’elle porte une offre de soin radicalement différente dans son esprit ». « Il ne s’agit pas pour autant de faire de l’ostéopathie une sorte de panacée. Elle n’est guère destinée à remplacer la médecine traditionnelle (…) ou la psychothérapie. (…) Elle doit simplement s’efforcer d’être à la hauteur de sa philosophie, c’est à dire son idéal du soin. » Les auteurs estiment que « l’ostéopathie n’a pas échappé à cette mode quelque peu ridicule des professions de foi solennelles, comme en témoignent les codes de déontologie récemment développés » car « l’idée s’est progressivement imposée qu’aucun métier de soin ne pouvait désormais se permettre de faire l’économie d’une éthique belle et généreuse, sous peine de ne pas être crédible aux yeux des patients ». Ils notent que ces codes sont «la reprise pure et simple des principes abstraits de l’éthique médicale classique, par calcul peut être (désir de reconnaissance officielle) ou pire, par défaut ». Que « l’excès de zèle dont font preuve les auteurs de ces codes est pour tout dire un peu suspect ». Les auteurs nous encouragent à sortir « des dispositions fondamentale de cette loi » [la loi du 4 mars 2002] qui a été « explicitement formulée pour lutter contre les abus d’un pouvoir médical hautement technicisé » tout en évoquant la nécessité de normer notre exercice afin d’être des praticiens responsables dans une discipline autonome, selon la volonté d’A.T. Still.

Je n’adhère pas entièrement au point de vue des auteurs mais leur reconnais le mérite de la critique argumentée. Relevons alors le défi de la spécificité sans verser dans le mimétisme. La tâche qui incombe aux ostéopathes est compliquée. Cela relève presque de la quadrature du cercle. Comment normer de manière spécifique une discipline et notamment la doter d’une déontologie, sur les bases d’une philosophie, alors qu’elle dépend d’une tutelle qui lui impose déjà des normes ? Normes fondées sur les lois de la République déjà en vigueur en matière de santé. La facilité consisterait à « sortir du champ » de la santé, s’extrayant ainsi de la tutelle. Cela ne correspondrait pas à la philosophie de l’ostéopathie et il est déjà trop tard pour cela. Il ne fallait pas demander la « reconnaissance » de l’ostéopathie au Ministre de la santé car cela impose de facto des normes. Ces normes ne sont pas nouvelles. Nous les connaissions depuis longtemps.

Les valeurs fondatrices de l’éthique du soin induisent d’appliquer dans nos décisions, un raisonnement qui consiste à comparer les bénéfices et les risques de chaque choix possible et proposer le choix qui semble apporter le bénéfice le plus important pour le risque le plus faible.  Les finalités de nos actes de soin, nées de la souffrance, nous obligent à respecter la personne tout en lui portant de l’aide. Cette souffrance, souvent résumée sous le terme de maladie, est limitée à la notion de trouble fonctionnel, en ce qu’il s’agit du domaine de compétence des ostéopathes. Cela affecte ce qu’on peut dénommer le potentiel de santé qui est propre à chaque patient. Ce potentiel singularise les objectifs de l’action de l’ostéopathe, c’est à dire qu’ils doivent être adaptés à chaque soigné. Son optimisation représente le but du traitement, ce que les ostéopathes appellent l’ajustement.

Ces principes partagés par tous les soignants doivent mettre en valeur le concept propre à l’ostéopathie. Contrairement à ce qu’affirme Yannis Constantinidès dans son livre, le concept ostéopathique à été introduit dans le code de déontologie que le registre des ostéopathes de France a rédigé en 2004. Voir ici Pour cela, il s’est appuyé sur la Norme de compétence de l’ostéopathe, dans laquelle, les principes de l’ostéopathie sont développés.  voir ici Les principes et les raisonnements des pensées médicales et ostéopathiques sont différents à certains niveaux mais pas totalement. Ils ne s’opposent donc pas entièrement. On ne peut pas les dissocier complètement, ce qui complique la définition de notre spécificité et permet aux médecins et auxiliaires médicaux, de revendiquer la pratique de l’ostéopathie dans le cadre d’exercice de leur profession. Les finalités sont convergentes puisqu’elles visent à améliorer le potentiel de santé.  Historiquement, le concept médical est plus ancien puisqu’il remonte à l’antiquité. Tout d’abord religieux, il est devenu vitaliste pour être finalement scientifique.  Nous pouvons apposer une même évolution à l’ostéopathie, sur une période plus récente et plus courte. Son évolution est en cours puisqu’elle cherche toujours sa voie entre le vitalisme (ex : le courant biodynamique) et le scientifique (essor des études cliniques statistiques).  Jusqu’où ira le matérialisme scientifique en ostéopathie ? Prendra-t-il définitivement le pas sur la spiritualité du vitalisme comme cela a été le cas pour la médecine ? Si oui, nous parlerons de l’ostéopathie comme d’une science médicale. Si non, l’ostéopathie continuera d’être une  philosophie appliquée au soin. Cela peut être une voie pour appuyer notre spécificité. Ou non.

En revanche, la notion de collectivité reste à définir dans le cadre de l’ostéopathie. Si l’Etat a commencé à être actif dans le domaine depuis la publication des décrets de 2007, son action demeure minimale. La solidarité nationale n’intervient toujours pas dans l’accès aux soins. Pour que l’Etat agisse plus profondément dans le domaine de l’ostéopathie (régulation professionnelle, prise en charge des actes par la solidarité nationale…), il lui faut trancher la question suivante : l’ostéopathie est elle une discipline à part entière ou un ensemble de techniques manuelles ? Sa volonté d’aller dans ce sens ne s’est pas affirmée depuis 2007. Il suffit de lire le décret relatif aux actes et aux conditions d’exercice de la chiropraxie pour s’en convaincre. Les ostéopathes pourraient demander à user du titre de chiropracteur, puisque les deux activités sont identiques : mobilisations et manipulations… Pour affirmer que l’ostéopathie est une discipline à part entière, il faudrait lui reconnaître un concept et/ou un raisonnement et/ou une finalité propres. Les ostéopathes affirment que c’est le cas. Les pouvoirs publics et les professionnels de santé disent le contraire. Chaque camp y trouve un intérêt :

  • L’Etat parce que cela lui permet de ne pas engager la solidarité nationale
  • Les professionnels de santé par corporatisme protectionniste.

L’ostéopathie est certes une approche thérapeutique individuelle puisque chaque action est adaptée à l’individu. Doit-elle pour autant rester individualiste ?  L’éthique des soins est d’offrir des soins à la majorité de personnes, d’offrir le bien au plus grand nombre. L’ostéopathie se veut une approche thérapeutique spécifique ; elle se doit néanmoins d’appartenir à la collectivité.  Il est nécessaire d’établir des principes stables. Dans une société démocratique, tout pouvoir doit être contrôlé et contre balancé par un contre pouvoir. Les pouvoirs sont également équilibrés par des devoirs correspondants.  Ces devoirs s’appellent la déontologie. La déontologie a un double objectif. Le premier est que chaque personne ayant besoin d’être soignée le soit dans le respect et pour la défense de ses propres intérêts. La seconde vise à assurer l’intérêt collectif pour mettre la profession en situation de servir au mieux la santé de la population dans le cadre de l’ordre public.

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8 commentaires

  1. sebastien Demarcq dit :

    Pascal,
    Ton analyse concernant ce livre est probablement juste et j adhère en partie à ton analyse; Toutefois concernant la déontologie, je pense qu’au vu de l évolution actuelle de l’ostéopathie exclusive, la déontologie ne concernera que les plus âgés des ostéopathes qui à mon sens sont tous issus d’ une profession de santé à qui l’ on a inculqué le respect des autres et la probité. Ces ostéopathes ont certainement plus de 35 ans et ont tous une volonté de créer une profession honorable mais devant l’augmentation du nombre considérable de praticiens (de temps pleins) dont la famille a payé des fortunes pour leurs études une fois diplômés, ils désireront gagner le plus d’argent et feront tout pour essayer de vivre de leur art. Devant les publicités qui commencent à émerger, je doute fort qu’un code de déontologie tel que les différents syndicats ont adoptés intéresse la très jeune génération, je pense qu’à terme, la déontologie n’intéressera peut être qu’un très petit nombre de sages ostéopathes et que l’ostéopathie dite »exclusive »sera très mal considérée dans la population et perdra ses lettres de noblesse. Enfin… c’est juste mon avis.

    • Christophe Munck D.O.mrof dit :

      D’où l’urgence et la nécessité d’avoir un R.O.F. Fort et Perspicace !

      • sebastien Demarcq dit :

        encore faut il avoir l’obligation d’adhérer à une asp
        Vu que les jeunes diplômés commencent à souffrir de la faim, je doute fort qu’avec les tarifs adhesion des asp ce ne soit pas une priorite d’y adherer pour eux .

  2. Matthieu PETIT dit :

    Oui, et d’obtenir une régulation numérique, afin que chacun puisse vivre sereinement de sa pratique.

  3. vergnaud jean dit :

    Profession de santé ou de bien être ?

    Ne sommes nous pas plus proche en terme de mode de fonctionnement et de pensée des psychothérapeutes (Je ne dis pas que nous sommes des psy du corps).
    N’y-aurait-il pas intérêt à prendre leur modèle d’insertion dans le domaine du soin à la personne ?

  4. Luc Thoby D.O. mrof n° 393 dit :

    Pour répondre à Christophe Munck,

    OUI, nous avons besoin du ROF, c’est pourquoi je réadhère cette année après une réflexion approfondie avec d’autres confrères.

    En effet, ne pas réadhérer en masse risque de faire disparaître cette vénérable institution.

    Par contre, le Conseil National du ROF doit prendre la mesure du grand mécontentement des adhérents face à la frilosité du ROF quant à la réunion des organisations d’ostéopathes professionnels au sein de la FFO.

    Il me semble qu’il n’y aura pas d’autre avertissement et qu’il ne faut pas attendre la prochaine AG pour bouger.

    On attend du ROF qu’il s’associe à ce mouvement unitaire dans les semaines qui viennent.

    A bon entendeur, …….

  5. Luc Thoby D.O. mrof n° 393 dit :

    Et on attend de la FFO que le premier Président de cette nouvelle association soit quelqu’un de consensuel ( par exemple Robert Perronneaud Ferré ) afin d’éviter tout conflit de personnes.

    Il sera nécessaire que le ROF soit considéré comme une entité à part entière comme les ASP, et non noyée dans l’UDO, ceci afin d’éviter le procès d’intention consistant à penser que la naissance de la FFO serait le signal de la mort annoncée du ROF.

  6. YANNIS Constantinidès dit :

    Cher Pascal Javerliat,
    merci pour cette présentation bienveillante de l’ouvrage co-écrit avec Frédéric Pariaud, même si j’égratigne au passage le code de déontologie du ROF (comme celui de l’AOF en est très proche, j’ignorais lequel avait été le premier rédigé, je prends note de votre remarque pour la 2e édition de notre ouvrage).
    Mon prénom est simplement francisé : c’est Yannis et non Yves. Merci de rectifier.

    Bravo pour votre site !
    Bien cordialement,

    Yannis Constantinidès

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